Alain Keler Vent d’Est

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Michel Puech publie dans La lettre de la photographie, lettre quotidienne en français et en anglais.

Jusqu’au 14 avril, vous pouvez voir « Vents d’Est », 50 photographies d’Alain Keler à la Bibliothèque universitaire du Havre, et une vingtaine d’autres « Parias, les Roms en Europe » à la galerie Créapolis, toujours au Havre.

Il n’y a aucun hasard à retrouver Alain Keler au Havre, ce port d’où embarquèrent au XIXème et XXème siècle de nombreux émigrant juifs fuyant la misère et les persécutions pour débarquer à Ellis Island où les autorités américaines faisaient le tri des émigrants.

C’est un mauvais vent d’est qui a poussé la famille d’Alain Keler hors de Pologne avec la seconde guerre mondiale, et a fait natif de Clermont-Ferrand Alain Keler, ce français, Prix Eugene Smith 1997, pour le début de ce travail sur les minorités en Europe de l’Est.

… avec au cou un vieil Edixa-Mat Reflex

« Après la chute du mur de Berlin, je me suis aperçu qu’il y avait pas mal de problèmes avec et entre les minorités ethniques. » raconte Alain Keler qui vient alors de quitter l’agence Sygma pour laquelle il a travaillé de 1974 à 1985.

« Au départ c’était un travail journalistique et puis je me suis rendu compte petit à petit qu’il s’agissait de mon histoire…» Ces Tchétchènes, ces Albanais, ces Kosovars, il les photographie longuement en argentique avec un regard façonné depuis l’adolescence par les grands maîtres. « Dès que j’ai eu quatre sous, ado, j’ai acheté des livres de Cartier-Bresson. »

Il commencera un tour du monde avec au cou un vieil Edixa-Mat Reflex, mais dès qu’il a gagné un peu d’argent en travaillant illégalement à New York, il s’achète un Leica M3. « Je l’ai conservé quand j’ai été expulsé par les autorités américaines. Ils sont très corrects. » Il demande à être envoyé au Mexique pour commencer une commande en Amérique latine qu’il vient juste de décrocher. Alain Keler n’arrête pas de bouger. « Toujours un peu avec l’esprit routard des années 70… » dit-il en riant. « Tu vois, les petits hôtels, les gargotes… j’aime être proche des gens que je photographie. »

Après des années de travail en agence à Sygma, puis à Gamma, le photojournalisme où « l’on doit repartir quand ça devient intéressant » ne le satisfait plus. Il rejoint l’agence Cosmos d’Annie Boulat, puis cofonde l’éphémère agence Odyssée. Il se consacre alors à son « travail personnel ».

« Je me suis rendu compte que les Roms, comme toutes ces minorités, étaient persécutés comme les juifs… Alors c’est devenu un travail sur l’Autre. » Dans ma famille, nous n’étions pas religieux, mais la rencontre avec ces minorités persécutées m’a conduit à un travail sur ma propre famille… Et puis il y a cette remontée dangereuse de l’extrême-droite en Europe… Regarde la Hongrie ! »

La Bibliothèque universitaire du Havre souhaite faire écho aux images du monde. Les clichés d’Alain Keler se sont imposés comme des évidences : un travail de mémoire indispensable sur les conflits et les tragédies modernes… » écrit Mathilde Poulain, directrice adjointe de la Bibliothèque universitaire. Tandis que la dynamique Claire Bowen, maître de conférences et animatrice du Groupe de recherche identités et cultures de l’université du Havre, a vu en « Vents d’Est un travail qui s’accorde parfaitement avec l’axe de notre recherche qui touche aux notions d’héritage et de diversité. Nos interrogations sur les individus et les états, les diversités ethniques et religieuses, les discriminations, les divisions nationales, les identités et les guerres trouvent un écho parfait dans ce magnifique travail d’Alain Keler. »

Parallèlement à l’exposition « Vent d’est », Créapolis qui est à la fois LE magasin photo de la ville et une galerie, expose une vingtaine d’images de Roms et a projeté un film, montage de vidéos et de photographies réalisées par Alain Keler qui s’intéresse de plus en plus à ce mélange d’images fixes et animées que permet la technologie actuelle.

« Vent d’est évolue » me confie le reporter, tout ce travail va se retrouver dans « Histoire perdue, mémoire retrouvée » où je vais inclure les travaux que j’ai faits sur la fin de vie de mes parents. »

Michel Puech

Publié in  La lettre de la photographie du 11 avril 2012

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