Minorités de l’est vues par Alain Keler

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Le photographe Alain Keler de l’agence Myop expose, en deux lieux, au Havre, jusqu’au 14 avril, son travail sur les minorités des ex-pays socialistes, et en particulier, sur les Roms. Du photojournalisme, au travail personnel sur la mémoire.

Même en arrivant au Havre par le train, comme tous les voyageurs de jadis, et en convoquant tous ses souvenirs de lecture d’écrivains voyageurs, l’imagination n’arrive pas à entrapercevoir le prestigieux passé maritime de cette ville martyre de la seconde guerre mondiale. Des banales barres d’habitation d’Auguste Perret qui reconstruit Le Havre après la libération, au « pot de yaourt », aujourd’hui inondé, d’Oscar Niemeyer, à la piscine bunker de Jean Nouvel, et la requalification des anciens docks en centre commercial, le promeneur s’interroge : qui de la guerre ou de l’architecture a le plus de responsabilité dans ce désastre classé par l’Unesco. Le « pompon » revient à la municipalité d’aujourd’hui qui a transformé, pour les besoins de la construction d’un tramway, la ville en champ de bataille totalement impraticable aux personnes à mobilité réduite ou non. Jamais vu un chantier aussi « bordélique ».

Mais, heureusement, il y a l’accueil chaleureux des indigènes et quelques joyaux naturels sur la commune de Saint-Adresse, sans oublier la plage du Havre… Qu’importe, mon bonheur fut de trouver cinquante photographies d’Alain Keler dans une bibliothèque universitaire à quelques encablures de la gare ferroviaire. Le bâtiment ne paie pas de mine, mais l’intérieur est un écrin absolument remarquable et somptueux pour les images du photojournaliste. Comme quoi, même au Havre, il y a d’heureux gestes d’architectes (Phine Weeke Dottelonde, René Dottelonde, Michel Delamotte).

Fondé en 2004, le Groupe de recherche identités et cultures (GRIC) de l’Université du Havre observe et décrit les échanges entre les peuples et les cultures afin d’analyser comment les identités, les arts et les sociétés s’en trouvent modifiés.

Le laboratoire organise régulièrement des colloques internationaux et des journées d’études. Les colloques sont souvent précédés de soirées grand public qui associent conférences, expositions et projections de fi lm.

C’est dans le cadre de l’un de ces programmes de recherche transversaux, Guerres modernes : champs de bataille, champs de vision, que le GRIC s’est intéressé au travail d’Alain Keler, « Vents d’Est » et lui en a proposé l’exposition en partenariat avec la bibliothèque universitaire du Havre.

Des nouvelles d’Alain

« Je me suis aperçu après la chute du mur de Berlin, que les minorités des peuples avaient des problèmes dans tous les anciens pays de l’est et commençaient à se battre entre elles. Les minorités commençaient à se soulever » explique Alain Keler. « Au départ c’était un travail journalistique, puis un jour, je me suis aperçu que j’étais sur les traces de mes grands-parents qui étaient juifs polonais. Ils étaient une des minorités de l’époque. Alors mon travail est devenu plus personnel…. D’ailleurs, finalement, il va se transformer pour s’appeler Mémoire perdue, histoire retrouvée. »

En attendant, « Vents d’est », ces cinquante photographies présentées à la bibliothèque universitaire montrent un photographe sensible, en empathie avec son sujet. « Ca ne se passe pas toujours bien, mais dans l’ensemble, je suis très bien accueilli. Il faut dire que j’y vais et que je reviens… » Il va en Tchétchénie, au Kosovo, en Slovaquie, en Volvonie, à Gyöngyöspata en Hongrie et mille autres lieux… Partout où il y a des Roms, même là où Sarkozy ne voudrait pas les voir, Alain Keler est là.

En Hongrie, il photographie également les manifestations d’extrême-droite « Tu vois une foule. Il y a des crânes rasés mais il y a aussi des jeunes filles, des femmes… Une foule quoi ! Et puis tout à coup la foule se met à courir vers le quartier des Roms. La, j’ai pensé aux pogroms. »

Depuis des années, il est sur les routes, ses Leica dans le sac, et maintenant, son IPhone à la main. Il capte des images de ces autres « Autres » qui lui rappellent sans cesse les persécutions subies par les juifs. « Il y a eu Auschwitz. Juifs et Roms y ont vécu l’enfer. Aujourd’hui, les Roms sont la plus grande minorité du continent européen. Ils sont toujours aussi misérables et indésirables. Ce sont des parias. »

« Parias », le film

« Parias », c’est justement l’autre exposition havraise de Keler. 79 avenue René Coty, Créapolis est visiblement LE magasin photo de la ville. « Je suis un passionné » me dit très vite Alain Blondel, le patron. « J’aime exposer des photographies, pour que mes clients sachent que je ne suis pas qu’un marchand, mais aussi un amoureux de l’image. »

De fait, à l’étage une bonne vingtaine de photographies de Roms retiennent le regard en attendant la projection d’un film qu’Alain Keler a réalisé sur la base de quelques prises de vue vidéo et de ses photographies. « Au départ, il s’agissait de faire un diaporama, mais j’ai eu envie d’essayer de mélanger vidéo et photo… Les techniques dont nous disposons aujourd’hui sont extraordinaires » dit-il en sortant son smartphone de sa poche. Il est 18 heures, nous sommes vendredi soir, et la projection a lieu à guichet fermé. Jean-François Berville, un natif du Havre, revenu au pays récemment par amour, présente le documentaire. Il est le commissaire des deux expositions.

Après la projection autour d’un verre, les conversations vont bon train. Malgré les différentes manifestations qui ont déjà eu lieu, les vernissages, les signatures de ses livres, la curiosité reste grande pour la parole de ce photographe.
Un « intello » chez Sygma

Quelques jours avant d’aller au Havre, j’avais rendez-vous avec Alain Keler au métro Saint-Georges à Paris, non loin de son appartement. Je l’avais croisé à la fin des années soixante-dix à l’occasion d’un court contrat à l’agence Sygma comme adjoint de Xavier Périssé, « chef des infos ».

C’était l’époque où la « grimpette » des prix de ventes des photos débutait entre Paris Match et le nouveau venu VSD. Une époque où James Andanson assistait aux conférences de rédaction, calculette à la main pour choisir ses sujets…
Alain Keler, avec sa coupe à la Woody Allen détonait dans le groupe des photographes qu’il venait de rejoindre, introduit auprès d’Hubert Henrotte par Eliane Laffont, grande prêtresse du photojournalisme new-yorkais.

« En fait j’ai commencé à faire de la photo à la fin des années soixante avec un Edixa-Mat Reflex. Je suis parti en 68 en direction d’Istanbul pour faire le tour du monde… Arrivé en Inde, j’ai rencontré une jeune femme qui m’a entraîné à New York. Puis nous sommes allés en Amazonie… On se déplaçait en pirogue… C’était folklorique. » Il rit. Alain Keler a toujours un air rieur, un grand sens de l’humour…

« A New York, je n’avais pas de permis de travail alors je m’étais lié d’amitié avec un juif qui tenait un bureau d’emploi. J’étais serveur… J’ai fait plein de petits métiers et j’ai fini par pouvoir m’acheter un Leica M3. J’avais aussi acheté des livres de Cartier-Bresson et je voulais faire des photos classiques. Un jour je suis allé voir John G Morris qui était à l’époque chef de la photo du New York Times… » Il s’interrompt pour souligner d’un rire, son inconsciente ambition. « Et pourtant j’étais timide… Il regarde mes photos, me dit : ce n’est pas très excitant, revenez me voir. » Mais le lendemain John G Morris l’invite à un barbecue de photographes et de picture editors….

« Ca c’est l’Amérique » s’exclame Alain Keler qui ajoute « Je voulais devenir américain, mais un jour où je travaillais illégalement dans un hôtel, les services de l’immigration ont débarqué. Ils m’ont trouvé sous un lit avec mon Leica autour du cou ! J’ai été arrêté, jugé et j’avais un mois pour partir. Je ne voulais pas revenir en France. J’avais décroché une commande pour trois livres en Amérique du sud, alors j’ai demandé à être expédié au Mexique. » Avant de partir, il contacte Eliane et Jean-Pierre Laffont qui venaient de créer Sygma NY à la suite de la scission Gamma-Sygma.

« Je suis reparti pour l’Amazonie rejoindre une copine et faire un « feature » sur son travail avec les indigènes… Un « feature », je ne savais pas ce que c’était ! »

« Ensuite j’ai été en Terre de Feu, puis il y a eu la mort de Peron… Mais je voyageais en bus. Je suis arrivé trop tard, il était mort et enterré ! Je suis reparti en bus vers le Chili pour le premier anniversaire du coup d’état de Pinochet… » Alain Nogues qu’il a rencontré en Amérique du sud, et Eliane Laffont lui conseillent alors d’aller voir Hubert Henrotte à Paris.

« Quand je suis arrivé rue des Vignes, dans les bureaux de Sygma, j’ignorais tout du fonctionnement de l’agence…. J’étais vraiment dépaysé. Heureusement, il y avait Jean-Pierre Farkas, un grand journaliste ! Et puis j’avais affaire avec Xavier Périssé. Lui aussi ne trouvait pas mes photos excitantes. Il les regardait à peine et me disait de repasser. De jour en jour, j’ai fini par comprendre comment tournait l’agence. Et puis un jour Hubert Henrotte avait besoin que quelqu’un s’installe au Portugal assez longtemps, car il n’arrêtait pas d’envoyer des photographes qui partaient, revenaient, repartaient. J’ai dit ok. Il m’a dit combien voulez-vous ? Je ne sais plus ce que j’ai répondu mais Henrotte m’a dit : vous ne pourrez pas vivre avec ça ! Il m’a donné plus ! Moi, j’avais encore et toujours un peu l’esprit routard : les petits hôtels, les gargotes… ».

A Sygma, Alain Keler « couvre » la révolution iranienne, la guerre au Salvador, la Pologne etc… Du news, du news… « J’ai commencé à en avoir assez de photographier au téléobjectif ou au grand angle. Et surtout assez de partir d’un endroit quand ça devenait intéressant. »

Alors il quitte Sygma pour l’agence Gamma qui a créé une cellule « magazine », à côté du travail quotidien de l’agence. « Mais au bout d’un moment, le groupe a explosé. Gérard Rancinan a dit : je m’en vais, je vais créer GLMR (Guichard, Ledru, Melloul, Rancinan). 1989, c’était l’époque de Collectif, de Vu’ etc… » Il quitte Gamma pour l’agence Cosmos d’Annie Boulat pour recréer un groupe, mais ça ne fonctionne pas. Il est alors l’un des fondateurs de l’agence Odysée image. En 2008, il rejoint le collectif de jeunes photographes Myop. « Je suis très content d’être avec tous ces jeunes. Je ne sais pas trop si je leur suis utile, mais ils me plaisent. Il faut dire que je ne suis pas très présent. »

Et pour cause, il poursuit avec assiduité et obstination son travail sur les minorités qui lui a valu d’être un des rares français à être lauréat de la fondation W. Eugene Smith.

Michel Puech

Publié in le Club Mediapart

Expositions jusqu’au 14 avril à la bibliothèque universitaire du Havre et à la galerie Créapolis

 

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