A la mémoire de mon père

Michel Puech publie dans La lettre de la photographie, lettre quotidienne en français et en anglais.

Il y a 50 ans, l’Algérie obtenait son indépendance à la suite d’une longue guerre meurtrière. Pour faire face à l’insurrection des nationalistes algériens, l’armée française fit appel à d’anciens soldats des troupes coloniales et à des supplétifs. Ils constituèrent des « harkas », on les appela « harkis ».

En juillet 1962, la honte de la France fut d’abandonner à leur sort, le plus souvent fatal, des dizaines de milliers de ces hommes. Quelque trente mille « harkis », femmes et enfants furent rapatriés en métropole et installés dans des camps appelés plus tard « hameau forestier », car le gouvernement les employa à nettoyer les forêts et à combattre les incendies.

En 1973, Jean Puech, mon père, photographe amateur et néanmoins correspondant de l’agence de presse Fotolib, la première agence du jeune quotidien Libération, réalisa un reportage qui ne fut jamais publié. En 2007, à sa mort, j’installais quelques unes de ces photographies sur un site Internet. A ma grande surprise plusieurs personnes prirent contact avec moi.

Un dimanche après midi, Ali Sémir me téléphona : « Vous avez une photo de moi sur un tricycle… Maintenant j’ai 45 ans ! » Puis d’autres enfants devenus adultes reconnurent qui un père, qui une amie perdue de vue. Il y a quelques semaines Salah et Boukmis Brahim Bounab, deux fils de harkis, dont l’un est conseiller municipal de La Londe-les-Maures, ont organisé une exposition avec les photos de mon père et des documents d’archives.
Tous les amoureux de la photographie savent que la rencontre avec des personnes photographiées jadis peut être un évènement. Parfois cela se passe devant les tribunaux, comme pour la fameuse photographie du « Baiser de l’Hôtel de Ville » de Robert Doisneau. Le plus souvent c’est l’occasion d’un partage d’émotion et parfois la naissance d’amitiés.

A La Londe-les-Maures, le 10 mars dernier, ce fut une journée bouleversante !

Les anciens harkis, leurs enfants, leurs petits-enfants étaient parfois venus de toute la Provence. Les mains se tendaient vers les tirages, les doigts caressaient à regret les images des visages, les têtes semblaient vouloir pénétrer les clichés et les regards s’embuaient.
Des photos de cette époque, ils en avaient peu ! Cette population pauvre disposait rarement d’un appareil photographique. Ali Sémir n’est plus de ce monde, mais sa famille était là. Le petit Krim Brahim Bounab si émouvant avec son pull-over troué et ses chaussures sans lacet a rejoint le paradis, mais son frère jumeau était là ainsi qu’une grande partie de la famille.

Les rires des petits-enfants, se mêlaient aux éclats de souvenirs nostalgiques des enfants devenus adultes, tandis que les mères et les pères essuyaient discrètement quelques larmes.
Durant les quatre jours que dura l’exposition, tous ceux qui de près ou de loin avaient connu « le camp » sont venus voir les images : les habitants évidemment, mais aussi les enseignants de l’école et du collège qui racontèrent aux jeunes gens d’aujourd’hui ce que furent les conséquences d’une guerre fratricide qui a tant de mal à cicatriser.

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