Edith et William libres, mais…

Edith Bouvier et William Daniels (c) Corentin Fohlen
Edith Bouvier et William Daniels (c) Hervé Gardette / France Culture

En Syrie, le massacre continue. Pourtant Marie Colvin (Sunday Times), Gilles Jacquier (France2) et Rémi Ochlik (IP3 Press) ne sont pas morts pour rien. Les témoignages indépendants des correspondants de guerre sont indispensables pour comprendre l’ampleur des drames.

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Vendredi 2 mars 2012, il est 18 heures, un avion blanc du gouvernement se pose. Le Président de la République piétine sur le tarmac.  Courte allocution pour rendre hommage au jeune photographe Rémi Ochlik et saluer le courage d’Edith Bouvier et le geste « chevaleresque » de William Daniels !

Ne l’oublions pas, le candidat est là également pour effacer des mémoires ses scandaleuses déclarations au sujet du travail d’Hervé Ghesquière et de Stéphane Taponier, pris en otage  le 30 décembre 2009 en Afghanistan. On remarquera également que le Président-candidat n’a pas cité les étrangers : Marie Colvin et Paul Cornoy du Sunday Times.  Passons.

Je ne vais pas paraphraser les dépêches des agences, je veux juste vous transmettre un témoignage touchant sur le photographe William Daniels.
C’est celui d’Odile Andrieu, iconographe et animatrice infatigable des « Promenades photographiques de Vendôme », un festival qui, comme bien d’autres, a du mal à vivre, à trouver de l’argent pour produire, surtout depuis que son principal sponsor, Nikon, l’a lâché après deux ans de soutien.

« William fait partie de ces petits gars qui ont débarqué dans le paysage photographique dès la fin des années 90. Un paysage qui était à cette époque assez égocentrique. Quand le collectif  Dolce Vita a été fondé par Stéphane Lavoué, Benjamin Bechet, Olivier Panier des Touches,  Laurent Villeret et William Daniels les ont rejoint.

Cette démarche correspondait à un état d’esprit qui allait donner naissance à cette grande coopération photographique que l’on appelle “les collectifs”, même si Le Bar Floréal et quelques autres existaient déjà comme alternatives aux agences classiques. »
 

« Pour nous, professionnels de l’image, les iconographes, c’était un moment magnifique parce que ces petits gars avaient un véritable sens de la cohérence texte/image, une fraîcheur et un enthousiasme et surtout une qualité qui allaient faire bouger les dinosaures de la photographie. »

« Quand on leur confiait des commandes, même si ce n’était pas des choses super médiatiques, on savait que ce serait bien. Ils entraient malheureusement dans un milieu professionnel qui se dégradait. »

« En 2006, j’ai confié, pour le festival, à William une série à réaliser avec Eléonore Henry de Frahan et Gilles Coulon, sur les guinguettes et thés dansants. Mine de rien la photographie humaniste au XXIème ça n’est pas si facile à traiter… Le résultat a été formidable. »
« William, je ne peux pas penser à lui sans l’entendre rire, en septembre dernier quand il me racontait son voyage en Lybie. Je lui avais dit mon inquiétude de le savoir sur un terrain aussi dangereux. Il avait été très rassurant et faisait preuve d’une grande maturité, il n’est pas une tête brûlée, il a bien pris la mesure des choses. »
 «  Je ne sais pas comment exprimer l’affection qui m’attache à cette bande de petits gars et filles aussi bien sûr.  J’ai envie de dire à ces petits cons, comme on le dit avec tendresse, nous sommes à vos côtés ! »
Aujourd’hui, les collectifs ont bien du mal à vivre, et beaucoup de photographes, ont rejoint des agences de presse plus classiques. William Daniels est maintenant diffusé par l’agence Panos Pictures.
Le tintamarre médiatique fait autour de chaque épreuve subie par les photojournalistes, que ce soit la mort de Lucas Dolega en Tunisie, celles de Tim Hetherington, Chris Hondros et d’ Anton Hammerl et d’autres, passent sous silence la difficulté économique de ce métier.
Dans quelques jours, le 7 mars, nous rendrons hommage à Rémi Ochlick, qui est mort alors qu’il était reparti en Syrie à ses frais, son reportage pour Paris Match étant terminé. C’est un fait qui passe inaperçu. Comme on oublie que la mort de Lucas Dolega est l’objet d’une action judiciaire aux prud’hommes entre « son » agence EPA et sa famille. Et vous pouvez également surfer sur les sites de certains photographes étrangers, où l’on fait appel à votre générosité pour aider les familles.

On oublie également que les hommages à ces photographes morts en travaillant donnent matière à publications de leurs photos, que la presse oublie souvent de payer ! Pas toute la presse, bien sûr. Certains titres,  j’hésite à mettre un « s », à l’inverse, on augmenté les droits d’auteur sur ces images. On ne peut que les féliciter de cette initiative qui, il y a quelques années, était encore la règle : la publication de photos prises en zone de guerre vaut double droits d’auteur !
Le nombre des morts depuis le début de cette année, va-t-il, enfin permettre que les photojournalistes se regroupent dans des revendications communes ?  Il faut l’espérer.  On a beaucoup écrit sur la mort du photojournalisme, on réalise aujourd’hui que ce sont les hommes et les femmes qui meurent. Autant que ceux qui sont là, bien vivants, aujourd’hui, aient les moyens de travailler dignement.
Le prix de la couverture des conflits n’a cessé d’augmenter : prix des avions, prix des « fixeurs », prix des taxis pour se rendre aux fronts… Et pendant ce temps là, le prix des photos s’est effondré. Il faut, au moins que pour la photo de guerre, la règle des doubles droits d’auteur pour les publications triomphe à nouveau, comme au siècle dernier.

 

Michel Puech

Correction: une malheureuse erreur nous a fait attribuer les photos à Corentin Fohlen alors qu’elles sont d’Hervé Gardette de France Culture

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