Gilles Caron: Le scrapbook d’une vie

Michel Puech publie dans La lettre de la photographie, lettre quotidienne en français et en anglais.

La fondation Gilles Caron publie en ce début d’année deux livres exceptionnels pour les amoureux du photojournalisme, poursuivant ainsi la mission que la famille et les amis du photographe se sont assignés : faire vivre l’œuvre, faire connaître l’homme.

Gilles, Edouard, Denis, Caron naît à Neuilly-sur-Seine le 11 juillet 1939, il disparait le 5 avril 1970 sur la route n°1 reliant Phnom Penh (Cambodge) à Saïgon (Vietnam) après avoir traversé le fleuve Mékong sur un bac en compagnie de Guy Hannoteaux et de Michel Visot. Avant son départ, il a dit à Robert Pledge : « Je vais partir au Cambodge, ce sera la dernière fois. D’ailleurs je resterai à Phnom Pen, je n’en sortirai pas, je ne prendrai aucun risque ».

 

Une disparition, c’est pire qu’une mort brutale. Il y a l’incertitude. Elle va durer des mois. On le croit prisonnier des combattants. Elle va même durer, légalement des années : ce n’est que le 22 septembre 1978 qu’un jugement du tribunal de grande instance de Paris déclarera Gilles Caron, mort.

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Pour toute la génération des baby-boomers, et maintenant pour leurs enfants et petits-enfants, Gilles Caron est une icône. Il est au photojournalisme, ce que James Dean fut au cinéma, Buddy Holly au rock : un héros foudroyé dans la magnificence de sa jeunesse.

Sur la dernière planche contact (n°19 601) du dernier lot de films envoyés du Cambodge à l’agence Gamma, la pellicule commence par des photos de famille prises juste avant son départ. On y voit Marjolaine et Clémentine, les deux filles qu’il a eues avec l’amour de sa vie : Marie, Anne, Léone, François Garceau dit Mariane qu’il a épousée le 3 octobre 1962 en revenant de la guerre d’Algérie. Ils se connaissaient depuis leurs treize ans : « Il me disait, on se mariera et on aura des triplettes ».

Gilles Caron Scrapbook va être classé par les libraires dans le rayon « Beaux livres », et il le mérite. C’est aussi très simplement l’album d’une famille, celle de Gilles Caron avec sa mère, son père, sa femme, ses cousins… Mais c’est également l’album d’un photojournaliste français des années 50 et 60 qui nous donne à voir des publications de l’époque.

Ce livre dévoile, avec des photos et des lettres, l’enfance, l’adolescence et l’entrée dans la vie d’homme de celui que sa mère, comme ses confrères appellent « Gillou ». Dès le collège Notre-Dame des Neiges d’Argentières (Haute-Savoie) où la séparation de ses parents le conduit, il écrit à sa mère des lettres étonnement empreintes de maturité pour son âge et son époque. Elle lui adresse des courriers tout aussi étonnants. « Elle l’a toujours traité en personne responsable » confiait, jeudi soir à la galerie Thierry Marlat, Marianne Caron-Montely avant d’ajouter « ils avaient une relation sur un pied d’égalité, et cette relation a beaucoup construit Gilles. Pendant son service militaire en Algérie, Gilles s’est politisé. Il écrivait à sa mère ce qu’il voyait, et elle en est arrivée à aller aux manifestations contre la guerre d’Algérie ! »

Cette guerre qui ne disait pas son nom, il va la faire en première ligne, comme parachutiste, car il a eu la « bonne » idée, peu avant, de se passionner pour ce sport, après avoir pratiqué le ski et le cheval. « On nous a expliqué que les paras montaient à l’assaut, tenaient, se faisaient tuer mais laissaient aux autres la victoire. Bon programme. » écrit-il à sa « Chère Mame » en décembre 1959. Démobilisé en avril 1962, il se marie, Marjolaine naît. Il se lit d’amitié avec André Derain qui va l’amener à la photographie.

D’agence en agence il devient la star de Gamma

Le 17 mars 1965, l’agence parisienne d’informations sociales (APIS) enregistre son premier reportage : Lino Ventura et Charles Aznavour. Il enchaîne les prises de vues showbizz, politique, personnalités diverses, de Claude François à Marguerite Duras en passant par Jean Genet… L’année suivante, il quitte APIS pour VIZO, puis pour Photographic Service chez Giancarlo Botti… Le parcours traditionnel, dans ces années là, du jeune photographe qui cherche l’agence où s’épanouir.

En décembre 1966, l’agence Gamma est fondée et cherche des talents. Raymond Depardon qui vient d’entrer à la nouvelle agence remarque Gilles Caron : « Je n’avais jamais vu un photographe lire Le Monde dans la cour de l’Elysée en attendant la sortie du conseil des ministres » confiera-t-il à Hubert Henrotte pour son livre « Le Monde dans les yeux ». D’abord pigiste à l’agence, il continue à « couvrir » l’actualité parisienne. Mais au printemps 1967, Monique Kouznetzoff qui s’occupe déjà du « people » à Gamma, l’envoie en Israël pour la présentation de la première ligne de vêtements de la jeune star « yéyé » Sylvie Vartan. Il arrive juste pour le début de la guerre des Six Jours ! Il y fera merveille, traversant le Sinaï avec les troupes israéliennes, il arrive jusqu’à la frontière égyptienne. Résultat : 18 pages dans Paris Match !

L’année suivante ce sera le Vietnam. « A Dak To par exemple, tu ne sais pas très bien quoi faire. Tu fais tout ce qui se passe. Tout ce que tu vois… » confiera-t-il en 1969 à Claude Gontrand pour la revue Zoom. Ces photos sont époustouflantes « déjà l’égal des Larry Burrows, Jones Griffiths, Eugene Smith, James Nachtwey, Eddy Adams ou Donc Mc Cullin » écrira le patron de Gamma et Sygma que l’on sait pourtant peu enclin à l’emphase. Et parlant d’Hubert Henrotte, on ne peut résister à citer un extrait de cette lettre fac-similé du 2 décembre 1967 publié dans le livre :
« Cher Gillou, J’ai reçu ce matin ta lettre du 26, tu ne disais pas avoir reçu mon télégramme annonçant l’arrivée et la qualité exceptionnelle de ton reportage sur la colline, j’espère que tu l’auras eu quand même car je l’ai envoyé à 3 heures du matin tellement nous étions fiers de toi…Monteux (ndlr vendeur-associé de Gamma) dont tu connais la mauvaise humeur et la critique générale de tout reportage a eu ce mot en choisissant tes contacts : je n’ai jamais eu, en dix ans de métier, une aussi grande satisfaction, ce sont les meilleures photos de guerre que je n’ai jamais vues. »

L’année suivante, avec beaucoup de flair journalistique, Floris de Bonneville, déjà rédacteur-en-chef (ndlr : on dit chef des infos à l’époque) envoie Gilles Caron « couvrir » la rébellion sécessionniste du Biafra, cette guerre longtemps oubliée par l’Histoire qui revient dans l’actualité avec les évènements du Nigeria. Il y fera également de grandes « plaques » avec sur le terrain de rudes concurrents tel Don Mc Cullin.

Puis, tout à coup, Paris brûle : c’est mai 68. Le premier jour de l’occupation de la Sorbonne par les étudiants de Nanterre, il prend cette photo de Daniel Cohn Bendit narguant, rigolard, un policier sous le nez. Elle fera le tour du monde et deviendra en affiche le symbole de l’esprit du mouvement des étudiants. « Pas loin, pas cher » comme disent les reporters, il y a la guerre d’Irlande. Il y va, évidemment. Il court ici, il court là. Il est demandé par tous les grands magazines.

En cette fin des années 60, son métier n’est pas encore sous les projecteurs. Il y a peu d’expositions, pas de festival, pas de prix, pas d’intérêt pour les reporters de guerre. On commence juste à s’intéresser aux photographes de mode grâce au film « Blow up ». A part Capa et Henri Cartier-Bresson, les français ignorent tout des reporters photo. Pour les professionnels, Gilles Caron est pourtant déjà une star, et les jeunes gens d’après-guerre à travers le magazine PHOTO découvre ses photos du Vietnam, du Biafra et de Mai 68. Ils commencent à apprendre son nom. Juste au moment où il va disparaître !

Hubert Henrotte écrira « Gilles Caron est l’un des premiers à ne pas se contenter de l’étiquette de photographe. Il incarne déjà ce que seront les grands de ce métier, les vrais photojournalistes. » Et c’est pourquoi cet album « Gilles Caron Scrap Book » et sa correspondance « J’ai voulu voir » hélas encore uniquement publié en français, sont deux livres importants.

Derrière les images et le mythe, nous découvrons l’homme. Un homme sentimental et réfléchi, un homme curieux de ses semblables. Un vrai journaliste dont la courte vie est riche d’enseignements. La Fondation Gilles Caron a fait un travail énorme pour publier ces deux livres, y consacrant ses maigres subsides, et manque aujourd’hui de fonds sonores et trébuchants pour numériser toute l’œuvre du photographe, y compris ses fameux 736 films « retrouvés » dans un « bunker » de Normandie dont les contacts trop abîmés ne permettent pas de découvrir de nouvelles images.
En achetant Gilles Caron Scrap Book vous apporterez votre concours à une œuvre utile à l’histoire du photojournalisme.

Michel Puech

Publications

Gilles Caron Scrap Book de la Fondation Gilles Caron (Editions Lienart) 40 euros en librairie le 9 février 2012 (français/anglais)
J’ai voulu voir Gilles Caron (Editions Calmann-Lévy) 22,50 euros déjà disponible en français.

Exposition

Gilles Caron, ScrapBook
Jusqu’au 25 février 2012

Galerie Thierry Marlat
2 rue de Jarente
75004 Paris
Links

http://www.fondationgillescaron.org
http://galerie-marlat.fr
http://www.puech.info

 

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