Le jour où Georges Fillioud a été viré d’Europe 1

A l'oeil est gratuit dans le Club Mediapart, ça ne vous empêche pas de vous abonnez au journal ! Livre de Luc Bernard Jeudi 15 septembre 2011, Georges Fillioud, ancien ministre mais également ancien journaliste, est décédé à l’âge de 82 ans. On lira par ailleurs des hommages concernant l’homme politique. Ici, est évoqué le moment où sa vie bascula du journalisme à la politique.

Le jour où Georges Fillioud a été viré d’Europe 1 a été publié dans le Club Mediapart le 16 septembre 2011

Georges Fillioud entre Charles Hernu et François Mitterrand. A l'extrème droite Claude Estier. Copyright Jean-Pierre Bonotte / www.gamma-rapho.com

 

Diplômé du Centre de formation des journalistes (CFJ), il a été dix ans durant une voix d’Europe 1, une station périphérique, comme l’on disait à l’époque. En février 1966, sa vie va basculer. Alors qu’il est responsable de la rédaction,  il signe l’appel lancé par le Mouvement national pour l’union des gauches.

L’épisode a été longuement raconté par mon confrère et ami Luc Bernard (1947-2002) dans une somme de plus de 600 pages Europe 1, la grande histoire dans une grande radio(Ed.Centurion 1990). Je lui emprunte ce passage en quelque sorte en un double hommage.

« Jeudi 17 février 1966, Le Monde (daté du 18 février) publie son appel (ndlr : celui de François Mitterrand) en faveur d’un programme commun des gauches contresigné par 210 personnalités. Mais ce n’est que le lendemain matin (Le Monde arrive avec un jour de retard en province) que Claude Duverger, le chauffeur du directeur général d’Europe 1 voit son patron parcourir les titres du quotidien du soir : “La fusée Diamant met sur orbite le satellite. Le temps est médiocre à Paris. Sud-Aviation et la Société Marcel Dassault présentent un nouveau projet d’Airbus”.

Soudain Maurice Siegel (ndlr : alors directeur général de la station) fronce le sourcil. Il lit attentivement l’appel du comité de gauche. “Nous ne voulons pas revivre l’histoire du pourrissement de la IVème République. La seule union, la seule action commune ne sufisent pas. Un programme commun est à faire. Les difficultés ne devront pas être insurmontables. Les programmes particuliers  et représentatifs des différents courants de la gauche apparaissent déjà conciliables sur un grand nombre de points. Il faut aller plus loin…”

L’oeil de Maurice Siegel qui scrute la liste des pétitionnaires se noircit : le nom de Georges Fillioud apparait entre Claude Estier et Daniel Jacoby. Tout près de Jean-François Kahn et de Ralph Messac. Pas loin d’Alain Resnais, de Marguerite Duras, de Georges Franju et de Jacques Derogy.

Horreur ! Un journaliste d’Europe1 ne doit en aucun cas prendre de position politique publique, il en va de la crédibilité de la station. A la rédaction, tout le monde connait la position de Siegel, personne n’a signé aucun engagement écrit, bien sûr, mais il existe une espèce de gentlemen agreement assez flou d’ailleurs sur la question. “Adhérez où vous voulez, dit le directeur général d’Europe  à ses troupes, pourvu que ça ne se sache pas”. Immédiatement, Siegel téléphone de Megève à Jean Gorini (ndlr : son adjoint): “On ne peut pas laisser passer ça”. »

Maurice Siegel Copyright Gamma-Rapho
Maurice Siegel dans les années 60 - Copyright Keystone-France / www.gamma-rapho.com

45 ans après, Claude Duverger l’ancien chauffeur de Maurice Siegel devenu ensuite « vendeur de photos » pour le compte de l’agence Sygma et aujourd’hui à la retraite, se souvient parfaitement de la scène.  Il me l’a racontée au téléphone, il y a un mois, alors que je tentais de l’interviewer sur un autre sujet.

« Nous descendions la rue principale de Megève. Nous venions d’acheter comme tous les jours la presse et Maurice feuilletait Le Monde. Soudain, il s’est arrêté furieux et a dit comme se parlant à lui-même : on le vire tout de suite ! Georges je le connaissais évidement, j’ai donc risqué une remarque en sa faveur, mais Maurice m’a répondu : Demain matin la moitié de nos auditeurs ne le croiront plus. C’était une grande leçon de journalisme. »

« Les sanctions tombent sur l’heure : avertissement à Ralph Messac, et dès le lendemain samedi, Georges Fillioud est interdit d’antenne. » écrit Luc Bernard dans son livre.  « Tempête à l’intérieur de la rédaction. Trente-six journalistes sur quarante-cinq d’Europe1 signent une lettre déclarant qu’aucune faute professionnelle ne saurait être reprochée à Georges Fillioud.

Albert du Roy est l’un des plus actifs à prendre la défense du rédacteur en chef adjoint de la station, il multiplie les coups de téléphone et les contacts. Invé à Argenteuil où une réunion de médecins devait se terminer au Crazy Horse Saloon, il abandonne sa femme pour participer rue de la Ville-l’Evêque chez Julien Besançon à une réunion de soutien. Même Ben, le chroniqueur hippique pétitionne ! Mais Jean Pichon refuse. Claude Guillaumin pense toujours vingt ans après que Fillioud n’avait pas à prendre parti. Bruzecki, lui, n’aurait rien signé. François Jouffa ne se mouille pas. Ca discute sec chez les radio-reporters… Lundi, à la conférence de rédaction du soir, ils écoutent d’un oeil distrait Georges Atschuler commenter les déclarations de De Gaulle. Le général s’est enfin décidé à parler de l’affaire Ben Barka mais pour assurer que “ce qui s’est passé n’a rien eu que de vulgaire et de subalterne”.

L’atmosphère est lourde à Europe 1. Jean Gorini sent bien le malaise persistant de sa rédaction, il y a trop de silences et de regards fuyants, il a sous les yeux la pétition en faveur de Fillioud, il prend à son tour la parole: “Je veux dire que la direction n’a aucun reproche d’ordre professionnel à formuler à l’égard de Georges Fillioud, mais ce sont ses prises de position extérieures qui ont motivé sa suspension d’antenne”.

Les radio-reporters se regardent en silence. Le calme n’est pas encore revenu quand Maurice Siegel, de retour des sports d’hiver, fait son apparition, la tête bandée. Les persifleurs se poussent du coude: “ça le préoccupait tant l’affaire Fillioud qu’il n’a rien vu venir et s’est pris un remonte-pente dans la tête! Ils n’en ratent pas une les gens d’Europe, rarement très tendres les uns avec les autres, rue Francois 1er, on y parle cru, dru et parfois un peu cruellement. …/…»

« On n’en finit pas de parlementer rue François 1er. Jean Gorini reçoit à nouveau Georges Fillioud en présence de Jacques  Paoli. “La direction, lui dit-il, considère comme incompatibles tes engagements publics et tes fonctions de responsabilité dans la station. On te propose de prendre la direction du service des reportages sans être entendu à l’antenne. Fillioud refuse. Pas question d’accepter une rétrogradation, ni de s’abstenir de toute activité politique comme on le lui demande. Encore moins de quitter Europe 1 sans s’expliquer publiquement.

Le conflit se durcit. Les syndicats, toutes tendances confondues expriment leur soutien. La presse s’en mêle. “La censure dont est victime Georges Fillioud, tonne Philippe Tesson dans Combat est une atteinte à la liberté de penser”. Elle touche un problème fondamental : celui de la liberté d’opinion, écrit Claude Estier dans Le Nouvel Observateur, elle nous concerne tous”. “On se refuse à croire, écrit Le Monde que le différend qui oppose la direction d’Europe 1 à Georges Fillioud puisse aboutir au licenciement du rédacteur en chef adjoint de la station”.

Et pourtant… Le ton monte. Samedi 26 février, Jean Gorini dans son émission “En direct avec…” rappelle au micro d’Europe 1 les principes de la station: “Il n’est possible de donner sur cette antenne qu’une information non pas “objective” – je crois que l’information est toujours subjective et parfois même passionnelle- mais strictement impartiale”. Et Gorini attaque sévèrement Fillioud: “Il n’est pas convenable, dit-il, que dans un match l’arbitre pose de temps en temps son sifflet et donne un coup de pied dans la balle au profit de l’un des deux camps. Il n’est pas convenable qu’un journaliste soit cet homme à deux visages, notoire et fervent propagandiste de certaines idées à certaines heures, observateur impartial et serein à d’autres heures. Fillioud, piqué au vif, réplique. La lettre qu’il écrit à Maurice Siegel ne sera jamais lue à l’antenne… »

 

Texte de Luc Bernard, ré-édité par Michel Puech

 

Note:

Luc Bernard, ancien élève de l’IUT de journalisme de Bordeaux a été journaliste à Combat, La Croix, Les nouvelles littéraire, L’évènement du Jeudi et Marianne. Il a réalisé de nombreux reportages pour la télévision et produit et réalisé un film sur le cinéaste Guy Gilles sont frère.  Pour en savoir plus consulter le site : http://www.guygilles.com . Il était mon ami et à ce titre vous pouvez également consulter mon blog

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