« In Iraq » avec Laurent Van der Stockt

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Fallujah, Iraq, The center of the town after operation "Phantom fury". Views from the window of a Marines Humvee. Photo Laurent Van der Stockt/Gamma
Fallujah, Iraq, The center of the town after operation “Phantom fury”. Views from the window of a Marines Humvee.
Photo Laurent Van der Stockt

« Le petit endroit », une boutique-galerie parisienne expose un grand photojournaliste de l’agence Gamma. Un récit en courtes séquences, à coup de petits tirages, pour dénoncer l’immense absurdité de la guerre en Irak.

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Article publié le 17 novembre 2010 dans le Club Mediapart

 

« Le petit endroit » est naturellement, le jour du vernissage de l’exposition, dans une petite rue encombrée de grandes barrières métalliques. Une bonne occasion de plaisanter pour la foule des reporters qui va se presser, cigarette et verre en main, contre les barricades. Car ils sont tous là, ou presque. Il y a ceux de Gamma naturellement, ceux de l’AFP, de Sipa press, du Figaro, du Monde, de Libération, des radios, des télés. Tous ceux qui ne sont pas « sur le terrain », c’est-à-dire, à la guerre ou sur la catastrophe du moment, sont venus « pour Laurent ». Ils sont nombreux, car Laurent Van der Stockt est l’un d’eux, et il est apprécié.

Le reporter a fait de la prison et a été grièvement blessé en 1991, à Vukovar (Yougoslavie) où un éclat d’obus lui a transpercé le bras gauche. En 2001 à Ramallah (Palestine) un sniper israélien n’a pas loupé son genou et quatre ans plus tard, à Falloujah, « c’est encore le bras gauche qui a trinqué. Les chirurgiens m’ont dit qu’il fallait que j’en prenne soin… » confie-t-il avec un sourire un peu triste.

Laurent van der Stockt Paris exhibition
Au milieu Laurent van der Stockt devant le Petit endroit© Michel Puech
Göskin Sipahioglu, fondateur de Sipa press (a droite)© MIchel Puech
Göskin Sipahioglu, fondateur de Sipa press (a droite)© MIchel Puech

Mais les copains sont là, ils l’entourent. Il y a les habitués des « Visa d’or » de Perpignan, des prix Bayeux des correspondants de guerre, des « World Press » qu’ils vont gagner sur les fronts pour … Pourquoi ?

« Je suis d’une génération qui ne croit plus qu’une photo peut changer le monde » confie-t-il quelques jours plus tard en buvant une bière dans mon bureau. « Mais il y a toujours l’idée d’une autre société… Et la photographie peut libérer la parole. »

« Je suis d’une génération qui ne croit plus qu’une photo peut changer le monde »

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Bagdad, avril 2003. Dans le centre de la ville, quinze jours après l’entrée des troupes américaines.© Laurent van der Stockt

« Les photos exposées au Petit endroit, je les ai faites en Iraq entre 2003 et 2005, du début de l’intervention de l’armée américaine – alors que l’Iraq était soupçonné de détentions d’armes de destruction massive – jusqu’après l’opération «Phantom Fury» qui écrase Fallujah, le bastion Sunnite (ndlr : et broyé son bras). Ces photos je les ai faites dans différentes circonstances, différentes situations, durant cette période de chaos, dans ou hors la confusion. »

Laurent Van der Stockt part en Iraq avec un contrat du « New York Times Magazine » et Peter Maas, reporter de ce même journal. Pendant trois semaines ils suivent la progression du 3/4 marines (4e régiment, 3e bataillon) jusqu’à la prise de Bagdad, le 9 avril.

« Leur devise est “Search and kill” (Chercher et tuer). L’unité “kilo” se surnomme “kilo killer”. Sur les chars sont peints les mots “Carnivore” ou “Blind Killer” (tueur aveugle). McCoy peut lâcher, dans un sourire, “Shame on you” (honte à toi) au sniper qui vient de lui dire : “I’ve got eight sir, but only five” littéralement : j’en ai eu huit, mais seulement cinq, ce qui signifie : j’en ai touché huit, mais seulement cinq sont vraiment morts. » a raconté en rentrant, en avril 2003, Laurent Van der Stockt à mon confrère Michel Guerrin du Monde*.

« Je n’ai jamais vu une guerre avec aussi peu de “retours”. L’armée irakienne est fantôme, quasi inexistante. » confiait Laurent Van der Stockt. « Il (ndlr : Laurent) était entré le matin même dans Bagdad avec les Marines du lieutenant-colonel Mc Coy. Officier à la gueule d’affiche de recrutement, menton volontaire et sens de la formule (« This i a good kill ! » avait-il dit après que ses Marines eurent criblé de balles quelques combattants irakiens en même temps que plusieurs dizaines de civils affolés tués dans leurs taxis au pont de Nassiryah sur l’Euphrate) et d’une conception pattonienne de la guerre (« Nous ne sommes pas ici pour être aimés, mais pour être craints » raconte Adrien Jaulmes, grand reporter au Figaro.**

Humvee © Laurent van der Stockt
Humvee © Laurent van der Stockt

La prise de Bagdad

Il poursuit son récit : « Je vais rejoindre des copains au Palestine », dit-il (Ndlr : Laurent) au lieutenant colonel Mac Coy depuis son 4×4 chargé de bidons de carburant. « Où ? » demande l’Américain. Mc Coy réalise que la présence des télévisions du monde entier dans cet hôtel peut servir à immortaliser la geste du corps des Marines, jusqu’alors dépassé par l’US Army, sa traditionnelle rivale. » Et c’est ainsi, en suivant le photographe, qu’un char de dépannage du Lieutenant-colonel des Marines déboulonnera la statue de Saddam Hussein. Des images pour CNN et pour l’Histoire….

Mais en fonçant ce 9 avril vers l’Hôtel Palestine, Laurent Van der Stockt ne sait pas ce qui s’y est passé la veille.

« Soudain, une énorme explosion, plus proche que les autres, et le sol gronde sous mes pieds. Un obus vient de frapper l’autre côté du batiment, vers les chambres qui donnent au nord-est, sur le pont Al-Joumhouriya. » raconte Jean-Paul Mari, grand reporter au Nouvel Observateur***. Deux journalistes, Taras Protsyuk, cameraman de Reuters et José Couso, cameraman de Telecinco, ont été tués par un obus tiré par un des chars américains Abrams postés sur le pont.

Sept ans plus tard, le photojournaliste qui est devant moi semble toujours abasourdi par ce qu’il a vécu en Irak. « Tu vois, me dit-il nerveusement, quand j’ai fait cette série de photos exposées aujourd’hui, j’étais dans un Humvee (ndlr : véhicule blindé). J’ai photographié les gens à travers la vitre blindée. C’est quinze jours après la prise de la ville, et l’on comprend déjà nettement que ce n’est pas une victoire. Ça se voit déjà. On voit sur les visages ce qui va se passer, ce qui se passe toujours aujourd’hui… »

Belge, comme Tintin

Né le 29 juillet 1964 en Belgique, Laurent Van der Stockt réalise son premier reportage à 16 ans. A la fin de ses études secondaires, il fait son service civil en tant qu’objecteur de conscience et réalise un reportage sur les handicapés mentaux dont il s’est occupé pendant un an et demi. En 1989, il voyage clandestinement en Roumanie et revient avec un reportage sur les conditions de vie sous le régime de Ceausescu. En 1990, après être retourné en Roumanie pendant l’insurrection, il entre au staff de l’agence de presse Gamma.

François Lochon, l’actuel patron de Gamma-Rapho, était déjà actionnaire de l’agence à l’époque : « Je me souviens très bien de l’arrivée de Laurent. Il était comme moi quelques années plus tôt. Il débutait : conseils des ministres, conférences de presse, rendez-vous avec des personnalités. C’était Henri Bureau, le rédacteur-en-chef à l’époque.»

« J’ai très vite pu m’exprimer à Gamma » se souvient le photographe

« Henri Bureau m’a projeté dans toutes les directions… J’ai beaucoup appris. »

« Je suis de la génération qui a connu la guerre en Yougoslavie… Là, tu comprends, ce n’était plus l’exotisme comme au Vietnam. C’était en Europe, dans un pays comme le mien, comme ici quoi ! Il y avait les mêmes bagnoles, les mêmes frigos… C’était comme chez nous. Même en Tchétchénie ce n’était pas exotique. »

« En Tchétchénie, je crois que je suis un de ceux qui y ont passé le plus de temps. Entre 1995 et 1999, je ne me souviens même pas combien de fois j’ai été là-bas… Je n’avais plus envie d’aller là où c’est chaud. Et puis il y a eu l’Irak… Là, j’y suis allé, plus pour les américains que pour la guerre. L’Amérique m’intéresse, c’est un pays où il y encore des possiblités ».

Ses reportages ont paru dans tous les magazines d’information importants, tels que  New York Times MagazineTime Magazine, NewsweekThe Independent Magazine , SternGEOParis-MatchL’ExpressTélérama ou El Païs. Ils ont été primés à plusieurs reprises et ont donné lieu à différentes expositions.

« Quand Jean-Luc Monterosso, le directeur de la Maison européenne de la photo (MEP) m’a proposé de faire une exposition, c’est comme aujourd’hui au « Petit endroit »… Ce n’est pas pareil évidement, mais bon il s’agit d’exposer des images. Je ne les ai pas faites pour ça. Il y a, aujourd’hui, un problème avec le photojournalisme… L’esthétisme prend le dessus. »

Laurent Van der Stockt, n’est pas ce qu’on appelle dans le jargon « un presse bouton », c’est un homme qui s’est toujours posé des questions et qui s’en pose toujours. Il s’interroge sur le rôle de son métier, pour autant que ça en soit un. « Avec Anne-Lise Large, on a un projet. C’est un concept dans lequel on va confier des appareils photo à des gosses, à des gens, pour libérer la parole. On cherche des sponsors. »

Et la presse ? « Là, je te quitte pour aller signer un contrat avec François Lochon. Il faut lui faire confiance. Il a fait un accord avec Getty images qui est aujourd’hui le meilleur diffuseur au monde… Et puis Gamma, j’y suis attaché. C’est ma maison. »

Laurent Van der Stockt est parti s’installer – pour autant que le mot ait un sens chez les photojournalistes – à Washington, histoire de vérifier qu’en Amérique tout est toujours possible.

 

Michel Puech
Issy-les-Moulineaux le 17 novembre 2010

 

Exposition « In Iraq » jusqu’au 27 novembre 2010
Le petit Endroit 14, rue Portefoin 75003 Paris
Ouvert du lundi au samedi de 14h à 19h ou sur rendez-vous

Notes
• * Laurent Van der Stockt: « J’ai vu des marines américains tuer des civils » Propos recueillis par Michel Guerrin Le Monde 13/04/2003
• ** « Amerak » d’Adrien Jaulmes – Ed. des Equateurs 2009
• *** « Sans blessures apparentes » de Jean-Paul Mari – Ed Robert Laffont 2008

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