Rendez-vous avec ANA

 

Mercredi 10 juin 2009, l’agence de presse photographique ANA inaugure « son espace galerie » en présentant une vingtaine de photographies. L’opportunité de se souvenir de sa fondatrice, une personnalité respectée du photojournalisme : Anna Obolensky (1934-1999), directrice du bureau de Paris de Magnum (1969-1979).

Jacques du Sordet à l’agence ANA

A Paris, 6 avenue René Coty, à une foulée du lion de la place Denfert Rochereau, s’ouvre une petite boutique à la devanture « à l’ancienne » très parisienne. C’est là, que depuis 1980 se croisent ou se retrouvent un groupe de photographes, voyageurs au long cours et reporters « qui prennent le temps d’attendre la bonne lumière ». Cadrages sobres et couleurs réfléchies, tels sont les mots-clés de cette collection d’un million de clichés réalisés par des photographes seniors et quelques récentes jeunes recrues.

Aujourd’hui, dans ce même lieu, où jadis on ne voyait que des étagères remplies de ces fameuses boites en carton marron adoptées par toutes les agences de photo, l’œil ne rencontre que des tirages argentiques grand format. Pour qui a connu ces lieux, le choc est grand car l’endroit est minuscule.

Mais où sont les archives ?

Jacques du Sordet, le directeur de l’agence sourit. Il fait glisser légèrement un panneau sur lequel est accroché un tirage. « Aujourd’hui, les iconographes ne viennent que rarement dans les agences. Nous vendons les images via notre serveur et différents systèmes de vente en ligne. Nous ne fouillons les archives que pour en extraire les meilleures images à scanner. Inutile d’avoir quotidiennement l’accès et la vision des boites. Je préfère montrer nos photos ! »

30 000 photographies sont déjà numérisées, mais Jacques du Sordet insiste sur le fait qu’une sélection de 10 000 images « parfaitement légendées, indexées avec les bons mots-clés » est opérationnelle sur différents serveurs. « Notre souhait est d’offrir, comme ANA l’a toujours fait, une excellente qualité d’image dans la ligne éditoriale définie par Anna Obolensky. Je dirai même qu’aujourd’hui nous sommes engagés dans une sorte de retour aux sources. »

En effet, à coté de nouveaux photographes comme Brigitte Cavanagh, Patrick Cronenberger , Thierry Beauvir, Jean-Francois Rollinger, Florent Vidal, Davide Scagliola et d’autres : on retrouve les grands classiques dont les archives n’ont jamais quitté ANA comme Michelangelo Durazzo, Charles Henneghien, Jean Mounicq, Jean Rey, Nicolas Rakhmanov, Patrick Ward, Michael Freeman ou un Jacques Bravo récemment de retour après un séjour chez Hoa Qui/Eyedea. « Je me sens mieux dans une petite structure que dans les grosses machineries » confie-t-il avant d’ajouter « Je m’entends très bien avec Jacques du Sordet, et je suis très content des résultats de mon travail sur la Défense qui nous a amené des commandes. » Un silence « Et puis, ANA, c’est une histoire affective… »

« Une formidable professionnelle »

Anna Obolensky à l’agence Magnum photographié par Jimmy Fox

L’affectif revient souvent dans les bouches à propos d’Anna Obolensky. Affection et autorité, compétence et respect sont les mots-clés du parcours photographique de cette femme née Anna Fialkovsky le 21 avril 1934 de parents immigrés russes, langue qu’elle parlait comme l’anglais et le français.

« Elle avait la meilleure réputation de compétence pour les archives photos sur la place de Paris, et c’est pour cela que je l’ai embauchée dans les années 60 » déclare, avec son sympathique accent américain, Russel Melcher alors directeur du bureau de Paris de la légendaire agence Magnum. « Il faut vous imaginer qu’à l’époque tous les reportages étaient classés par le nom du photographe… Si vous aviez besoin d’une photographie pour illustrer un pays ou une personnalité, vous deviez chercher dans je ne sais combien de dossiers… Sans parler des couleurs qui restaient rangées dans les petites boites plastique jaune dans lesquelles Kodak renvoyait les pellicules développées! ».

« Avant d’entrer à Magnum, elle travaillait chez Holmes-Lebel qui était une petite agence où elle avait remplacé un ami berlinois de Bob Capa. » précise Jimmy Fox le célèbre rédacteur en chef de Magnum qui ajoute « Je l’ai connue à New York où elle venait voir sa famille. Une fois, elle m’a dit qu’il fallait que j’achète un « truc » avec un nom très compliqué pour écrire lisiblement les sujets des reportages sur les boites et les contacts… Je n’ai jamais trouvé ça à New-York ! »

Jeanine de Graverol, responsable à cette époque de la diffusion des photographies, rit des propos de James Fox « Oui, c’était une travailleuse acharnée. Elle a réorganisé toutes les archives de Magnum par thèmes, par pays, par personnalités et tout écrit au trace-lettre ! Elle était sympathique, souriante, agréable et aussi une très bonne vendeuse de photos »

« Anna avait une très bonne culture générale, et il en faut dans le métier de la photographie…» précise Russel Melcher « …Enfin à mon époque c’était comme ça. Aujourd’hui… Je suis content de ne plus être dans ce métier. On a très bien travaillé ensemble, elle était au courant de tout. J’ai quitté Magnum en 1969, j’insiste, c’est moi qui suis parti » Il rit. « Ils l’ont logiquement mise à ma place. »

« J’ai vraiment connu Anna Obolensky et travaillé avec elle quand elle est devenue directrice du bureau de Paris de Magnum. » raconte Marc Riboud « J’étais alors ce qu’on appelait Vice-Président de Magnum pour l’Europe. Ce dont je me souviens c’est qu’elle a vraiment donné un nouveau souffle à l’agence. Magnum était encore à cette époque une petite entreprise un peu familiale, si l’on peut dire. Elle a mieux organisé le travail. Je me souviens particulièrement qu’elle a restructuré complètement les archives. Cela a rendu la diffusion beaucoup plus efficace et les ventes ont beaucoup augmenté. »

Coup de vent rue Christine

A la fin des années 70 arrive dans les locaux de Magnum rue Christine à St Germain des prés « une bande de jeunes gens » qui veulent faire bouger l’institution. Il y a là : Gilles Peress, Jean Gaumy, Guy Le Querrec, Richard Kalvar etc.… Anna Obolensky est alors une directrice omniprésente. Elle connaît le tout Paris de la presse, s’occupe avec rigueur mais aussi autorité autant de la gestion du bureau que de la production et des ventes. Il semble que la fronde de la jeune garde de l’agence rencontre alors une certaine divergence de vue entre le bureau de Magnum à New York et celui de Paris. Une petite histoire récurrente chez Magnum Photos. Anna Obolensky « ne se sent plus en phase ».

Quitte-t-elle l’agence, ou est-ce l’agence qui la quitte ? Difficile de savoir car la « coopérative » Magnum Photo est en réalité depuis 1951 une classique SARL avec un fonctionnement interne complexe et quelque peu clanique. Une chose est certaine, l’agence va embaucher trois personnes pour la remplacer. C’est Natacha Chassagne qui devient directrice du bureau de Paris.

« En juillet 1978, je lui ai téléphoné pendant ses vacances » raconte Danielle Casseau qui était son assistante. « J’avais été mise en contact avec Géo qui se créait et cherchait des gens parlant l’allemand. Je le parlais et Anna appréciait que je lui fasse des notes de lecture de Stern ou de Die Welt. J’étais donc partagée car nous nous apprécions mutuellement. Au téléphone, elle m’a tout de suite dit d’accepter la proposition « C’est la chance de votre vie. Je vais quitter l’agence et il va y avoir beaucoup de travail pas très amusant » m’a-t-elle immédiatement répondu ».

Anna Obolensky se retrouve sur le marché du travail. Marc Riboud, en vieux sage, ne se souvient plus très bien « Je ne sais plus si elle est partie avant ou après moi, mais son départ était sans rapport avec le mien (ndlr : 1980). Au début de son agence, j’ai dû avoir une petite participation symbolique et amicale mais je n’ai pas collaboré. Depuis mon départ de Magnum je suis resté jusqu’à ce jour totalement indépendant. »

« Je crois que Michelangelo Durazzo l’a beaucoup encouragée à créer une nouvelle agence » dit Jacques de Sordet. « Exact » se souvient Jacques Bravo « Mais il y avait aussi Alecio De Andrade, Jean-Paul Paireault » précise-t-il. « Il paraît qu’un temps l’agence devait s’appeler « Minimum », mais je n’ai jamais su si c’était vrai ou si il s’agissait d’une blague ».

Avant l’agence Holmes-Lebel, Anna Obolensky a travaillé à la fin des années 50, début 60 avec Raymond Grosset à l’agence Rapho. Elle s’y est faite une amie, Liliane Cotrel. Après son départ de Magnum, Lilianne Cotterel qui dirige une petite agence d’illustration, Fotogram, lui propose de partager son bureau quelques mois, le temps d’établir une nouvelle agence.

En juin 1980 c’est chose faite, Anna Obolensky dépose les statuts de l’agence de presse ANA et s’installe là, où est toujours aujourd’hui l’agence. Elle fait alors venir de Magnum Claude Thibaud qu’elle avait recruté quelques années avant. Il restera avec elle jusqu’à son décès. « Nous avons travaillé 25 ans ensemble ! » dit-il avec émotion. Il est rejoint en 1982 par Serge Kgaevski ( qui, lui, quittera ANA en 1991 pour fonder sa propre agence ASK Images où se retrouveront quelques transfuges d’ANA comme Jean-Guy Jules ou Serge Labrunie dit Chito.

Années 80, l’époque Géo

Dans le Paris de la photo, la création d’ANA ne passe pas inaperçue, d’autant que la rumeur – démentie aujourd’hui – de la collaboration de Marc Riboud court dans le milieu. Le magazine Géo France est créé en mars 1979, son directeur de la rédaction est Robert Fiess : « Nous démarrions tous les deux, moi le magazine, elle l’agence. Je me souviens avoir publié des reportages d’Alecio De Andrade, de Michelangelo Durazzo qu’elle aimait beaucoup, de Jean Mounicq mais je dois en oublier. Que dire, sinon que je n’ai jamais eu aucun problème avec elle. C’était une femme très agréable et très précise qui défendait bien le travail des photographes. » Géo, de fait, sera un des très bons clients de l’agence dans ces années 80 considérées aujourd’hui comme « un âge d’or ».

Anna Obolensky diffuse peu de photographes, mais la qualité est là. Il y a le peintre chinois Wang Zhiping et surtout Raghubir Singh (1942-1999) considéré comme l’un des pionniers de la photographie indienne en couleur. Anna Obolensky sera à l’origine d’une demi-douzaine de livres de ce photographe publié par les Editions Le Chêne et aujourd’hui présent dans les musées. Pour défendre le travail de Michelangelo Durazzo elle ira même jusqu’à se faire éditrice le temps d’un livre : « Saint-Tropez et la Provence »

Les succès s’enchainent. Times, Newsweek, Géo, Grands Reportages, Double page, Newlook publient les reportages d’ANA. Michel Sola achète tout ce qui est dans le créneau Paris-Match, Jean Mounicq expose à la BNF un travail sur Paris et Jean-François Leroy projette en 1998 à Visa pour l’image, 3m22s de Fellini vu par Michelangelo Durazzo… Hommage à Fellini ou à Durazzo qui vient de mourir ? On ne sait plus. Impossible de retracer entièrement l’histoire d’une aventure où la passion et le professionnalisme se conjuguent avec la gentillesse et l’affection qui étreignent toutes les personnes interviewées.

C’est à Jacques du Sordet, un photographe à la formation d’informaticien, qu’Anna Obolensky choisit de confier, peu avant sa mort, son agence. « Vers 1994/95, j’avais accumulé un certain nombre de reportages et je faisais le tour des magazines en cherchant également une agence pour les distribuer. Mathilde Rieussec du service photo de Jeune Afrique me dit : TOP ou ANA. Elle téléphone immédiatement à Anna Obolensky et j’ai eu rendez-vous dans la foulée quelques jours plus tard. Ce fut le début d’une belle collaboration, trop courte hélas » raconte Jacques du Sordet. « En 1999, elle m’invite à déjeuner et m’annonce qu’elle est malade, qu’elle désire que j’assure sa succession.. J’étais interloqué, choqué. J’ai demandé à réfléchir et quelque temps après, c’est à l’hôpital que je lui ai dit oui. C’était déjà la fin. »

« Elle avait une grande rigueur et ne faisait aucun favoritisme. Elle respectait tout le monde et était respectée. C’était une grande dame… » conclut Jimmy  Fox, « Je n’ai pas rencontré d’autres personnes dans ce métier qui aient autant de classe. »

Michel Puech

A voir
«ABSENCE(S)»
Exposition photographique
du 11 juin au 28 septembre
Du lundi au vendredi 10h/18h
Vernissage le mercredi 10 juin à partir de 18h
6, avenue René Coty 75014 Paris
Métro/Rer B: Denfert-Rochereau
Tel. 01 43 22 62 11
Web : http://www.agence-ana.fr

Remerciements
A Michel Obolensky pour son aide, à James Fox et l’agence Magnum Photos pour la reproduction de la photographie d’Anna Obolensky et à l’Agence Ana pour les autres photographies, à Geneviève Delalot pour le secrétariat de rédaction.

Note
Anna Obolensky a été Présidente du Syndicat des agences de presse photographiques de 1976 à 1980 et administratrice de la Fédération des agences de presse.

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