Elie Kagan, une flamme de magnésium

Paris, mercredi 27 janvier 1999, la page “Culture” du quotidien Le Monde m’apprend qu’ « Elie Kagan, un photographe engagé et libre » est mort.


“Elie” ou “Kagan”, comme l’appelaient les photographes qui l’ont côtoyé, était LE témoin de la tragique nuit du 17 octobre 1961, celle où le Préfet Papon s’illustra dans la répression raciste contre les algériens de Paris.

« C’était un grand gaillard roux barbu d’un courage fou… Il fonçait comme une bête… » raconte l’éditeur François Maspero interviewé par Michel Guerrin (Le Monde).

Pour nous autres jeunots, animés d’une passion de « montrer la vérité » c’était un confrère d’expérience.
Pour les enfants de mai 68 qui cherchaient à poursuivre le combat par le témoignage visuel, “Elie” était “un mythe”, une sorte de “Gilles Caron engagé” dans un réalisme social à la française.

Il s’agissait de «montrer la vérité » en bannissant toute mise en scène et pour certains dont Elie Kagan, tout souci esthétique. C’était la photo constat d’une société dont les dysfonctionnements étaient traqués collectivement.
Jeune homme, apprenti photojournaliste, je l’ai croisé  “en manif” ou sur des “coups”. Il travaillait à l’époque “pour les trotskos” car les “maos” n’étaient pas “assez “réglos”. On se croisait aussi, en bas des rédactions, où nous apportions nos photos du jour en mobylette.

Dire qu’il avait “mauvais caractère” est peu dire.
C’était, disions-nous, “un emmerdeur”, plus trotskiste que les trotskistes, plus stalinien que les pires “stals”, plus incontrôlable qu’une armée “d’anars”.

Un farfadet libre et fier, une flamme de magnésium, l’éclair d’un flash.
Et puis la vague d’espoir est devenue la houle des illusions, et chacun a continué son chemin.  Les uns sont partis “voir ailleurs”, les autres sont restés “dans la photo”.

Cette «génération perdue, celle des années 60/70 qui n’a pas bénéficié de la spectaculaire reconnaissance de la photographie – festivals, bourses, galeries, institutions – des années 80 » comme dit Michel Guerrin (Le Monde), ces amateurs, ces anonymes, ces professionnels reconvertis, la “vague rose” ne les a pas éclaboussés de nos deniers.

Des années 60-70, à part quelques clichés de Mai 68 qui finissent par le devenir… il reste beaucoup de choses à revoir ou à voir.
Même le “22 mars” du célébrissime Dany… Sait-on qui a  pu photographier cette folle nuit ?

Et les graffitis situationnistes du métro parisien ? Et tant d’autres Lip dont les anniversaires ne sonnent plus. Mais comment les gouvernements socialistes successifs auraient-ils pu financer l’exposition des images de leurs renégats ?

Alors, avec les idées généreuses, les archives de cette époque se sont endormies : comme si ces photographies avaient trop crié d’illusions de murs bavards.

Michel Puech

27 janvier 1999 in Neteyes.org